Anna dello Russo and Giovanna Battaglia.

Stylish Anna dello Russo and Giovanna Battaglia at the Paris Fashion Week, All Over Press

Chères et stupides tendances

Le qualificatif “tendance” est quasiment devenu tabou dans le monde de la mode, remplacé par des expressions comme “classique” ou “discret”. Mais parfois, un minimum de frivolité s’impose, comme nous l’explique Mattie Kahn.

Depuis l’école primaire, je n’ai pas cessé de cultiver une esthétique uniformément sobre. Sans doute la faute de ma grand-mère. Elle citait sa propre garde-robe comme preuve de l’utilité des blazers aux épaules capitonnées ou des chemises blanches immaculées. Elle célébrait les petites robes noires et les clous d’oreilles en diamants étincelants. Pour elle, cela relevait presque du féminisme. À ses yeux, les femmes libres et importantes n’avaient pas besoin qu’on leur dise comment s’habiller. Leur succès ne dépendait pas des tendances, mais de leur aisance et de leur assurance. Et peut-être aussi de quelques couches de mascara. 

Même à l’époque, j’avais compris que le plus sage serait de suivre son exemple. Elle était impeccable, superbe, et savait toujours quel couvert utiliser dans un grand dîner. Je n’étais qu’une gamine de dix ans ignorante qui portait trop de vêtements à carreaux. La voie vers un âge adulte bien compris paraissait toute tracée. 

Il faut avouer que son conseil – toujours investir dans la qualité – m’a bien servi. C’est pour cela que quelques vêtements me suffisent à préparer une valise à la perfection, ou que je ne me sépare jamais de cette veste en cuir ou de ces fins bracelets qui ne se démodent jamais d’une année à l’autre. Cela explique aussi mon refus d’accepter les pulls mal coupés, les cappuccinos tièdes ou les garçons qui ne prennent jamais la peine de vous appeler.

Mais cette attitude comporte également quelques inconvénients. 

D’abord, c’est une façon de s’habiller qui ne convient pas aux impatients. Il m’a fallu trois ans pour dénicher une paire de ballerines noires qui satisfasse mes nombreuses exigences et au moins un pour trouver la robe de soirée en satin idéale. De plus, une garde-robe pleine de trenchs raffinés et de chaussures en cuir vernis peut peut-être durer éternellement, mais à condition que sa propriétaire ne meure pas d’ennui prématurément ! 

Ne vous y trompez pas : je ne regrette rien. Je chéris chaque pièce de ma garde-robe, le moindre accent de cuir ou détail zippé. J’ai une affection particulière pour le ras-du-cou à rayures que j’ai découvert à Paris le mois dernier et les boots suédées achetées bien plus près de chez moi. En acquérant des petites merveilles de ce genre, j’ai réussi à cultiver un style qui parvient la plupart du temps à se distinguer du lot, aussi peu que ce soit.

Il y a quelques semaines de cela, j’entrais dans une petite boutique sans rien chercher de particulier, et je suis tombée sur un simple collier pendentif et tout un tas de pièces en maille décontractée. Les portants étaient remplis de vêtements qui m’auraient valu un hochement de tête approbateur de ma grand-mère – pantalons de smoking étroits, pulls en cachemire, robes-pull flatteuses.

Et puis j’ai repéré un article qui lui aurait sans doute fait froncer les sourcils.

C’était une casquette de baseball en cuir orange. J’en avais déjà vu des semblables, entre autres sur le blog The Sartorialist ou sur mon flux Instagram. On les voyait sur la tête des starlettes, des modèles ou des it-girls comme Cara Delevingne. Éclatante, ravissante sans doute, mais en aucun cas “intemporelle”. Le genre d’article que l’on oublie, après son quart d’heure de gloire, sur la banquette d’un taxi et que l’on retrouve ensuite chez un fripier. Une nouvelle mode allait vite l’éloigner des feux de la rampe. Et d’ailleurs, bon débarras ! Si les casquettes étaient des garçons, celle-là n’était pas du genre que l’on présente à ses parents. Elle ne faisait aucun effort pour se fondre dans le décor. Au contraire, elle s’affirmait haut et fort. Elle n’était pas facile à porter. 

Mais elle avait de la personnalité, pourtant – sûre d’elle et moderne comme seules savent l’être les plus belles folies. Je suis presque sûre que même ma grand-mère aurait fini par en apprécier le charme. Ce genre de charisme décomplexé n’était pas fait pour lui déplaire. 

Depuis, je l’ai portée une dizaine de fois, et je ne m’en suis pas encore lassée. Il en va dans la mode comme dans la vie : parfois, un minimum de frivolité s’impose. Même si vous ne choisissez pas le plus sophistiqué des accessoires ni le vêtement le plus chic, il fera ce que la mode (ou un garçon) est censée faire : vous rendre tout bêtement heureuse.

 

Mattie Kahn est écrivain et vit à New-York. Ses écrits ont été publiés sur VanityFair.com, Refinery29 et the Man Repeller pour ne citer qu’eux. Elle espère que cette année sera celle où elle réussira à créer un cocktail qui lui ressemble, à réhabiliter le point-virgule et à maîtriser l’art de l’eye-liner liquide une fois pour toutes.

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